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Anet, Claude [1920]

Les 144 quatrains d'Omar Khayyam. Traduits littéralement par Claude Anet & Mirza Muhammad. Paris, Éditions de la Sirène, 1920

Ma loi est le vin et la belle humeur; - ma religion, l’indifférence
à la foi et au doute. - J’ai demandé à ma fiancée qui est le
monde: “Quelle dot veux-tu?” - Elle m’a dit: “Ton coeur joyeux
est ma dot.”

As-tu vu le monde? Tout ce que tu y as vu n’est rien. - Ce que tu as
dit, ce que tu as entendu n’est rien. - Si tu as parcouru les sept
climats, ce n’est rien. - Si tu es resté seul à méditer dans ta
maison, ce n’est rien.

De tous les voyages engagés sur cette longue route - aucun n’est
revenu nous en révéler le secret. - Prends garde de rien oublier -
dans notre caravansérail, car tu n’y reciendras pas.

Suppose le monde ordonné à ton gré. Et puis après? - Suppose
achevée la lecture de la lettre. Et puis après? - Suppose que tu as
vécu cent ans selon les désirs de ton coeur. - Suppose que tu vives
cent ans encore. Et puis après?

Ceux qui étaient les pôles de la science - et dans l’assemblées des
sages brillaient commes des phares, - ils n’ont su trouver leur chemin
dans la nuit sombre. - Chacun d’eux a balbutié un conte, puis s’est
endormi.

Ignorant, ce corps matériel n’est rien, - le cycle des cieux, la face
de la terre ne sont rien. - Fais attention, dans ce combat entre la mort
et la vie, - nous sommes attachés à un souffle, et ce souffle n’est
rien.

O mon coeur, suppose que tu as tous les biens de la terre. - Suppose que
ta demeure ornée est pleine d’agrément. - Sois joyeux dans ce monde
où tout nait pour mourir. - Suppose que tu y es assis deux ou trois
jours, puis que tu te lèves.

Nous avons erré longtemps par les villes et les déserts. - Nous avons
parcouru la terre entière. - Nous n’avons pas rencontré un seul
voyageur - qui ayant fait cette route en soit revenu.

De la Terre à Saturne, - j’ai résolu tous les problèmes, - j’ai
évité pièges et embuscades, - j’ai défait chaque noeud, sauf celui
de la mort.

Comme la Roue ne tourne pas selon les désirs du sage - qu'importe que
tu comptes sept ou huit cieux! - Puisqu’il faut mourir et quitter ces
rêves - qu’importe que les vers au tombeau ou les loups dans la
campagne dévorent ton cadavre.

O monde, tu accumules les ruines, - et sans fin tu nous accables. - O
terre, si on ouvre ton sein - que de perles précieuses y sont
ensevelies!

Comme le sort de l’homme dans ce caravansérail à deux portes, -
n’est que soufrance et agonie, - heureux qui n’a vécu que le temps
d’une respiration, - et plus heureux qui n’est pas né.

Dans cette parade de foire, un ami ne le cherche pas. - Ecoute ma
parole, un refuge ne le cherche pas; - accepte la douleur, un remède ne
le cherche pas. - Vis joyeux dans les malheurs sans atteindre qui te
plaigne.

Celui qui a créé la terre et le cycle des cieux, - que de douleurs
cuisantes il a mises au coeur de l’homme! - Que de lèvres comme le
rubis, que de chevelures comme le musc - n’a-t-il pas enfouies dans le
sein de la terre!

Le monde qui ajoute chagrin à chagrin - ne crée un être qu’après
en avoir détruit un autre. - Ceux qui n’y sont pas encore, s’ils
connaissaient nos souffrances, - se garderaient d’y venir.

Sur le tapis de la terre, je vois des gens endormis, - sous la terre, je
vois des gens ensevelis. - Tant que je contemple le désert du néant, -
j’y vois ceux qui ne sont pas encore venus et ceux qui sont déjà
partis.

Ce vieux caravansérail qu’on appelle le monde, - oú loge le cheval
pie du jour et de la nuit, - est la salle de fête oú cent Djemchids
ont passé, - le palais oú cent Bahrams se sont reposés.

Ce palais dont Bahram avait fait sa demeure, - la gazelle y cache ses
faons et le lion y dort. - Bahram qui capturait les onagres sauvages -
voit aujourd’hui comment la tombe a pris Bahram.

Ne poursuis pas le bonheur; la vie est le temps d’un soupir. -
Djemchid et Kaï-Kobad dansent, poussières au soleil. - Qu’est-ce que
le monde? Qu’est-ce que la vie? - Un songe, un rêve, une illusion.

Aujourd’hui tu n’as pas accès à demain - et le souci que tu t’en
fais n’est que chimère. - Si ton coeur est sage, ne gâte pas ce
souffle présent - car ce qui te reste de vie est le seul bien
précieux.

Assieds-toi et prends du vin: c’est là le royaume de Mahmoud. -
Ecoute ce que la harpe dit: c’est là les psaumes de David. - De ce
qui n’est plus et de ce qui sera ne t’occupe pas. - Réjouis-toi
dans le présent: c’est là le but de la vie.

O Khayyam, si tu es ivre de vin, sois heureux. - Si tu es assis près
d’un adolescent sans rides, sois heureux. - Comme le compte de ce
monde est à la fin néant, - suppose qu tu n’es plus; tu vis, donc
sois heureux.

Bois du vin, car tu dormiras longtemps sous la terre, - sans compagnon,
sans amis, sans femme. - Garde-toi de confier à personne ce secret: -
Un coquelicot fané ne refleurit jamais.

Cesse de penser à toi-même - de craindre la pauvreté, de poursuivre
la richesse. - Bois du vin, une vie si lourde de tristesse - mieux vaut
la passer dans le songe ou dans l’ivresse.

Depuis que j’ai discerné mes pieds de mes mains, - le cycle affreux
des jours a enchaîné mes mains. - Quel regret de voir portés à mon
compte - des jours passés sans maîtresse et sans vin!

Jusqu’à quand prendrai-je souci de ma fortune? - Jusqu’à quand
prendrai-je souci du bonheur et du malheur? - Remplis la coupe, car je
ne sais même pas - si cette bouffée d’air que j’aspire, je
l’exhalerai vivant.

La lune a déchiré la robe de la nuit. - Bois du vin; il n’est pas
d’heure plus opportune. - Sois joyeux, sans soucis, car longtemps
cette lune - brillera sur la tombe de chacun de nous.

A la pointe de l’aube, adolescent propice, - joue, chante, et apporte
le vin. - Car cent mille Djemchids et cent mille Kaï - le retour des
hivers et des étés en a jonché la terre.

On nous promet un paradis et des houris aux yeux de jais; - on nous
promet le vin et l’hydromel. - Si nous avons choisi ici-bas le vin et
les bien-aimées, - nous avons raison, puisque telle est la fin qui nous
est promise lá-haut.

Comme l’eau de la rivière, comme le vent dans le désert - a passé
un jour encore de ma vie et de la tienne, - et tant que je vivrai, je ne
me soucierai - ni du jour á venir ni du jour écoulé.

Que l’échanson soit un adolescent aux lèvres de rubis, - qu’au
lieu de vin, tu boives l’eau de la vie éternelle, - que Vénus soit
de la fête, que le Christ soit ton convive, - il nést pas de joie, si
le coeur n’est exempt de soucis.

La saison des roses, un ruisseau le long d’un champ, - des adolescents
fraîches comme des houris... - Apporte-moi le vin; ceux qui boivent à
l’aube - ne se soucient ni de la mosquée ni de l’église.

Ce vase était comme moi un amant malheureux - enchaîné par la
chevelure d’une femme. - Cette anse que tu vois á son col - était la
main passée au cou d’une bien-aimée.

Hier, au bazar, j’ai vu un potier - qui foulait sous ses pieds
l’argile. - Et celle-ci lui disait dans son langage: - “J’ai été
comme toi. Ménage-moi.”

O potier, efforce-toi, si tu es intelligent, - de ne pas avilir
l’argile dont fut pétri le fils d’Adam. - Le doigt de Féridoun, la
paume de Kaï Khosrau, - tu les as mis sur ton tour. A quoi penses-tu
donc?

Oú fleurit un coquelicot écarlate - a coulé jadis le sang d’un
empereur. - Chaque violette qui sort de la terre - vient du grain de
beauté au visage d’un adolescent.

Avant toi et moi, il y avait des nuits et des jours, - et le ciel
longtemps avait tourné sur lui-même. - Pose avec douceur le pied sur
la terre, - car cette terre était peut-être l’oeil vif d’un
adolescent.

La fleur qui pousse au bord d’un ruisseau - peut-être plonge-t-elle
sa racine dans les lèvres décomposées d’une femme. - Ne foule pas
dédaigneusement l’herbe, - car elle a grandi parmi les cendres d’un
frais visage jadis semblable au coquelicot.

J’ai été hier dans l’atelier d’un potier. - Je l’ai trouvé
debout devant son établi. - Il pétrissait les cols et les anses de ses
pots - des crânes des rois et des mains des mendiants.

Je ne sais si celui qui m’a créé - m’a destiné au ciel ou à
l’enfer. - Une coupe, une adolescente, un luth au bord d’un champ, -
je m’en satisfais au comptant et te laisse ton paradis à crédit.

Je ne mérite d’entrer ni à la mosquée ni à l’èglise. - Dieu
sait de quelle argile il m’a pétri. - Je suis comme un infidèle
pauvre, comme une fille laide. - Je n’ai ni religion, ni fortune, ni
espoir dans un autre monde.

Cette Roue sous laquelle nous tournons - est pareille à une laterne
magique. - Le soleil est la lampe; le monde l’ècran; - nous sommes
les images qui passent.

Ils assurent que nous vivrons avec des houris aux jardins du paradis. -
Moi je dis qu’il est bon d’avoir du vin près de soi. - Prends ce
qui est au comptant, fais fi de ce qui est à crédit, - car le son du
tambour n’est agréable que de loin.

On assure que celui qui boit ira en enfer. - Comment croire à cette
parole mensongère? - Si celui qui aime le vin et celui qui aime
l’amour vont en enfer, - demain tu trouveras le paradis plat comme la
main.

Le nuage printanier a lavé la face du coquelicot. - Lève-toi, allonge
la main vers la coupe de vin. - Cette verdure que tu contemples
aujourd’hui - demain fleurira sur la poussière.

La rose dit: “Rien n'est plus beau que mon visage. - Pourquoi faut-il
que le parfumeur me torture?” - Le rossignol répond: - “Qui n’a
ri un jour et n’a pleuré un an?”

J’ai vu un vautour sur le toit du palais à Thous, - tenant entre ses
serres le crâne de Kaï-Kaous. - Il disait à ce crâne: “Hélas!
Hélas! - oú sont les timbales sonores et les appels des trompettes?”

Si l’argent n’est pas le capital des sages, - pour les pauvres, le
jardin de ce monde est une prison. - La violette qui a la main vide
courbe la tête, - la rose s’ouvre orgueilleuse et montre l’or de
ses pistils.

C’est un jour charmant, ni froid ni chaud. - Le nuage a lavé le
visage des roses. - Le rossignol dit en son langage à la rose jaune: -
“Bois du vin! bois du vin!”

Ce qu'il te faut pour boire et manger - efforce-toi de le gagner. - Pour
le superflu- garde de vendre a vie précieuse.

Un pain pour deux jours, si tu peux te le procurer, - un peu d’eau
fraîche au fond d’une cruche... - Pourquoi donc l’homme sérait-il
soumis à autrui? - Pourquoi servirait-il son égal?

Si tu cultives la terre et la fertilises, - tu fais moins que si tu
rends un seul homme heureux. -Faire par ta grâce d’un homme libre un
esclave - est plus que d’affranchir cent esclaves.

Rapide passe la caravane de la vie. - Que pas une respiration de tes
jours ne soit sans joie. - Adolescent, pourquoi te soucier du démain
des tes hôtes? - Remplis ma coupe, car la nuit avance.

O Dieu, la beauté de cet adolescent qui invite à l’amour, - tu
l’as ornée d’une chevelure couleur d’hyacinthe et parfumée
d’ambre. - Et tu voudrais nous défendre d’en jouir! - C’est comme
si tu disais: “Retourne la coupe pleine, mais garde-toi de renverser
le vin.”Rapide passe la caravane de la vie. - Que pas une respiration
de tes jours ne soit sans joie. - Adolescent, pourquoi te soucier du
démain des tes hôtes? - Remplis ma coupe, car la nuit avance.

Regarde: la rose s’est ouverte au vent du matin; - le rossignol
s’enivre de sa jeune beauté. - Buvons du vin, car combien de roses
par le vent - ont été jetées à terre et sont redevennues poussière!

J’ai vu un vieux sage dans une taverne - et lui ai dit: “Que
m’apprends-tu de ceux qui sont partis?”- Il m’a répondu: “Bois
du vin, car beaucoup d’hommes pareils à nous - sont partis; mais pas
un n’est revenu.”

Quand je serai mort, qu’on efface ma trace, - et pour que ma vie soit
un exemple aux autres, - qu’on pétrisse mes cendres avec du vin -
pour en faire un couvercle à la cruche.

Pourquoi t’inquiéter de ce qui nest pas encore? - Le malheur
s'attache aux gens inquiets. - Sois gai et ne prends pas ta vie à
coeur, - car les soucis ne changent pas le cours du destin.

Cette Roue qui ne livre son secret à personne - a tué cruellement
mille Mahmouds et mille Ayaz. - Bois du vin; à personne il n'est
accordé deux vies, - et celui qui est parti ne reviendra jamais.

Garde-toi de te donner souci et chagrin - pour acquérir l’argent
blanc et l’or jaune: - Avant que ton souffle tiède se refroidisse, -
dépense ton bien avec un ami, sinon tes ennemis après toi le
dépenseront.

O toi qui es au-dessus des souverains du monde, - sais-tu quel jour le
vin est bon pour l’âme? - Dimanche, lundi, mardi, mercredi, - jeudi,
vendredi, samedi, nuit et jour.

Ce Khayyam qui cousait les tentes de la sagesse - tomba dans un four et
fut calciné. - L’ange Izraël a coupé les cordes de sa tente, - la
mort a vendu ses cendres pour rien.

Avant que les chagrins t’attaquent par surprise - ordonne qu’on
t’apporte le vin couleur de rose. - Pauvre niais, tu n’est pas
semblable à l’or - qu’on cache dans la terre pour l’y retrouver
plus tard.

A l’aube, le coq matinal, - sais-tu pourquoi il se lamente? - Parce
qu’il a vu dans le miroir du matin - qu’une nuit de ta vie s’est
écoulé et que tu ne le sais pas.

Une coupe de vin, un adolescent au bord d’un champ, - je prends mon
plaisir au comptant et te laisse ton paradis à crédit. - Ne crois pas
ce qu’on raconte du paradis. - Qui est allé au paradis? Qui est
revenu de l’enfer?

Je vends le diadème du Khagan et l’aigrette du Chah, - je vends le
turban de soie pour le son de la flûte. - Le chapelet qui est aux
doigts des hypocrites, - je le vends pour une coupe de vin.

Une coupe fine que le vin a remplie - même un homme ivre n'ose la
briser? - Tant de têtes et tant de pieds délicats, - par quel amour
ont-ils été réunis? par quelle haine séparés?

J’achète le vin vieux et le vin nouveau, - je vends le paradis pour
deux grains d’orge. - Sais tu où tu iras après la mort? - Donne-moi
mon vin et va où il te plaît.

Quand je mourrai qu’on me lave avec du vin, - que la prière soit au
nom de la coupe et du vin. - Si tu veux me trouver au jour de la
résurrection, - viens me chercher au seuil de la taverne.

Demain ne nous appartient pas. - Sois heureux du jour présent. - Bois
du vin à la clarté de la lune - car cette même lune longtemps nous
cherchera, et ne nous trouvera pas.

Ne connais que le chemin de la taverne, - ne cherche que le vin, la
flûte et l’ami. - La coupe à la main, la cruche sur l épaule, -
bois du vin, bien-aimé, et tais-toi.

Avant que ton nom soit effacé de ce monde, - bois du vin, car
lorsqu’il emplit le coeur Dénoue boucle à boucle les cheveux d’une
idole - avant que tes articulations se détachent.

Quand nous quitteront mon âme pure et la tienne, - on mettra deux
briques sur nos tombes. - Puis pour faire des briques aux tombes des
autres - on jettera dans un moule ma poussière et la tienne.

Près d’un ami à la taille de cyprès et frais comme une gerbe de
roses, - ne lâche pas la coupe et le pan de ta robe rempli de roses, -
avant que le vent de la mort, soudain, - ne déchire la robe de ta vie
et celle de la rose.

Ce passage dans le monde sans vin et sans échanson, ce n’est rien. -
Sans le chant doux de la flûte de l’Irak, ce n’est rien. - A ce que
je vois, entre les choses de ce monde, - seules ont du prix la joie et
la fête. Le reste n’est rien.

Le poisson disait au canard dans la poêle. - “Crois-tu que l’eau
remontera le cours de la rivière?”- Le canard répondit: “Quand
nous serons rôtis, - qu’importe que le monde soit mer ou mirage?”

O mes amis, nourissez-moi de vin - et changez en rubis l’ambre de mon
visage. - Quand je serai mort, lavez-moi de vin - et faites mon cercueil
du bois de la vigne.

Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume du monde, - la brique qui
ferme une jarre de vin que mille vies, - le mouchoir qui essuie le vin
sur tes lèvres, - vaut plus, à dire vrai, que mille robes de prêtres.

Un prêtre disait à une fille: “Tu es ivre, - chaque jour tu prends
un nouvel amant.” - “O prêtre, répondit-elle, je suis telle que tu
le dis, - mais toi, es-tu tel que tu te montres?”

La roue qui nous meurtrira toi et moi, - détruira mon âme pute et la
tienne. - Assieds-toi sur l’herbre, vide la coupe, car avant longtemps
- l’herbe poussera sur ma cendre et sur la tienne.

Lève-toi et n’aie cure de ce monde éphémère, - sois gai et passe
l’heure dans la joie. - Si la nature qui est femme était fidèle, -
ton tour ne serait pas venu d’être aimé.

Personne n’a pu atteindre au visage du bien-aimé - avant d’avoir en
mille épines enfoncées dans sa chair. - Regarde le peigne: il a fallu
découper le bois en cent morceaux - pour qu’il puisse caresser la
chevelure d’un adolescent.

J’ai vu un libertin sur le cheval pie de la Terre. - Il n’était ni
infidèle, ni musulman, ni riche, ni dévot. - Il ne croyait ni à Dieu,
ni à la vérité, ni aux lois, ni à la certitude. - Mais qui dans ce
monde aurait le courage de vivre ainsi?

Si je suis venu avec tant de dévotion à la mosquée, - en vérité, ce
n’est pas pour prier Dieu. - Un jour, jadis, j’ai volé là un beau
tapis. - Le tapis est usé, et je reviens à la mosquée.

Au moment où la violette teint de sa robe - où le vent du matin
entr’ouvre la rose, - le sage est celui qui près d’un adolescent au
corps pur, - vide la coupe, puis la brise sur la pierre.

Sous le cycle du ciel dont personne n’a mesuré l’étendue, - bois
du vin d’un coeur joyeux. - Quand ton tour viendra, ne soupire pas -
car chacun à son heure boira à la coupe fatale.

A l’aube on entendit une voix venant de la taverne: - “O fou, ô
buveur, ô libertin, - l`ève-toi et remplis la mesure de vin, - avant
que ta mesure soit elle-même remplie.”

Réjouis ton coeur en buvant du vin, - ne pense ni à l’avenir, ni au
passé, - et délivre des chaînes de la raison - ton vêtement
précaire de prisonnier.

Adolescent, apporte le vin couleur de coquelicot. - Verse du col de la
cruche le sang qu’elle contient, - car aujourd’hui, il n’est pour
moi, en dehors de la coupe, - pas un autre ami au coeur pur.

Depuis que la Lune et Vénus ont paru dans le ciel, - quelle splendeur
égale celle du vin couleur de rubis? - Je me demande ce que les
marchands de vin - peuvent acheter avec notre argent en échange de ce
qu’ils vendent.

Un beau visage au bord d’une onde pure, du vin, des roses; - tant que
je le pourrai, je vivrai ces délices. - Du jour où je suis né, et
maintenant, et jusqu’à la fin, - j’ai bu, je bois, je boirai du
vin.

Ce monde est pareil à une vase renversé - sous lequel agonisent les
sages. - Regarde l’amitié qui unit la cruche à la coupe, - lèvre
sur lèvre, et le sang coule de l’une à l’autre.

Laisse lá les leçons des savants, - enchaîne-toi à la chevelure
souple d’un adolescent. - Avant l’heure où le temps fera couler ton
sang, - verse le sang de la cruche dans la coupe.

Nous sommes des marionnettes que la Roue fait mouvoir. - Telle est la
vérité nue. - Elle nous pousse sur la scène de l’existence, - puis
nous précipite un à un dans la caisse du néant.

Ce palais dont le faîte touchait au ciel - et dont les rois eux-mêmes
baisaient le seuil, - j’ai vu sur ses ruines un coucou - perché, qui
criait: “Où? où? où?”

Au mois de Ramazan, si j’ai mangé pendant le journée, - ne crois pas
que j’avais l’intention de pécher. - La tristesse de ce jeûne
m’avait rendu le jour sombre comme la nuit, - et j’ai cru faire le
souper de minuit.

N’accueille en ton esprit aucune chimère; - l’année durant, bois
le vin à pleines coupes. - Fais la fête avec la fille de la vigne. -
La fille illicite vaut mieux que la mère permise.

Le temps ne fait pousser aucune rose, - qu’il ne la brise et ne la
rende à la terre. - Si le nuage au lieu d’eau aspirait la poussière
- jusqu’au dernier jour pleuvrait le sang des amants.

Sous la Roue qui tourne sans fin, - sache que deux groupes de gens sont
heureux: - ceux qui connaissent tous les secrets du monde, - et ceux qui
les ignorent complètement.

Le mois de Ramazan est venu; la saison du vin est passée. - Le temps
n’est plus du vin et des adolescents imberbes. - Le vin dans les
cruches reste intact. - Intacts restent les adolescents imberbes.

J’ai été hier dans l’atelier d’un potier. - J’y ai vu deux
mille vases silencieux ou parlant entre eux. - Chacun me demendait dans
son langage: - “Qui est le potier? qui l’acheteur? qui le
vendeur?”

Cette nuit, je boirai d’une large amphore, - je m’enrichirai de
mainte de coupe de vin, - je divorcerai d’avec la raison et la
religion - et me fiancerai à la fille de la vigne.

Prends ce qui te revient des biens de la vie: - assieds-toi au festin;
saisis la coupe de vin. - A nos péchés, à nos vertus Dieu est
indifférent. - Ne néglige pas ce qui est ta part de joie.

Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume de Kaous, - que le trône
de Kobad, que l’empire de Thous. - Le soupir d’un libertin à
l’aube - vaut mieux que le murmure des prières des hypocrites.

Si tu donnes du vin à la montagne, elle commence à dancer. - Seul un
insensé parle mal du vin. - Pourquoi me prêcher le renoncement au vin?
- N’est-il pas l’âme qui anime le corps?

Tant que tu le peux, sois disciple des libertins, - tant que tu le peux,
ruine les fondements de la prière et du jeûne. - Ecoute la parole
vraie d’Omar Khayyam: - “Bois du vin, fais-toi voleur de grands
chemins, mais garde un coeur généreux.”

Puisque notre séjour dans ce couvent est précaire, - il est absurde de
vivre sans vin et sans bien-aimé. - Jusqu’à quand discuteras-tu le
problème de la création? - Quand je ne serai plus, qu’importe que le
monde ait été créé ou non?

Jusqu’à quand la mosquée, la prière, le jeûne? - Dusses-tu
mendier, enivre-toi à la taverne. - O Khayyam, bois du vin, car de ta
poussière - on fera des coupes, puis des bols, puis des cruches.

Adolescent, regarde; la rose et la verdure sont fraîches; - demain
elles seront flétries. - Bois du vin, cueille la rose, car, le temps de
les regarder, - la rose et la verdure seront redevenues poussière.

Puisque la vie est éphémère, qu’importe qu’elle soit douce ou
amère? - Quand vient la fin, qu’importe que tu sois à Bagdag ou à
Balkh. - Bois du vin, car combien de fois après toi et moi, - le
croissant de la lune grandira pour mourir et renaître!

Prends la coupe et la cruche, ô toi qui captures les coeurs. - Va dans
la prairie au bord du ruisseau. - Car, des adolescents élancés au
visage de lune, - La Roue a fait cent fois la cruche et cent fois la
coupe.

Ces potiers qui plongent leur mains dans l’argile, - puissent-ils
travailler avec intelligence et raison! - Jusqu’à quand continueront
- ils à la meurtrir des pieds et des mains? - A quoi pensent-ils donc?

Ami, ne nous soucions pas de demain, - profitons de ce souffle de vie. -
Demain quand nous quitterons ce caravansérail, - nous serons pareils
aux morts d’il y a sept mille ans.

Ne renonce pas au vin pour peu que tu en possèdes. - Combien de regrets
suivraient un tel sacrifice? - La rose entr’ouvre sa robe, le
rossignol chante sa joie. - En un tel moment, est-il place pour le
renoncement?

On me dit: “Ne bois pas tant de vin. - Quelle excuse as-tu de ne pas
te dépendre du vin?” - Mon excuse est la face du bien-aimé et la
clarté du vin pur comme l’aube. - Sois juste ... Est-il une excuse
plus claire?

Ceux qui sont déjà partis, adolescent, - dorment dans la poussière de
leurs illusions, adolescent. - Viens, bois du vin, écoute la vérité
que je t’apprends: - Tout ce qu’ils ont dit est du vent, adolescent.

Hier, j’ai brisé ma cruche sur une pierre. - J’ètais ivre quand
j’ai fait cette folie. - Les morceaux de la cruche m’ont dit à leur
manière: - “J’ètais comme toi. Tu seras comme moi.”

Prends dans ta main la coupe semblable au coquelicot printanier; - si tu
le peux, avec un adolescent pareil au coquelicot, - bois du vin, chasse
le chagrin, car cette vieille Roue - soudainement t’abaissera au ras
de la terre.

Du vin qui donne la vie à la vie même, - remplis la coupe, bien que ma
tête déjà soit lourde. - Mets-la dans ma main... le monde est un
conte, - et hâte-toi, car mes jours passent comme le vent.

Je boirai tant de vin que l’odeur - en montera de ma tombe, - et
lorsque passera un buveur attardé, - du seul parfum il tombera, ivre.

Que j’aie toujours à la main la coupe, - au coeur l’amour des
adolescents! - On me dit: “Que Dieu t’accorde le repentir!”- Mais
ni Dieu ne me l’offre, ni je ne le désire.

Voici l’aube. Respirons l’odeur du vin rose. - Brisons comme verre
fragile la gloire et l’honneur. - Renonçons à nos ambitions
lointaines. - Caressons les cheveux longs des bien-aimées et les cordes
de la harpe.

L’univers n’est qu’un clin d’oeil de notre vie torturée, -
l’Oxus n’est qu’une goutte de nos larmes, - l’enfer qu’une
flamme parmi celles qui nous brûlent, - le paradis qu’un instant du
jour que nous donnons à la joie.

De notre venue en ce monde, de notre départ, quelle est la cause? -
Cette vie qui est tissée pour nous, quel espoir devant elle? - Sous le
poids de la Roue, les âmes de tant d’hommes purs - brûlent et
deviennent cendres. Mais je ne vois pas leur fumée.

Il est des gens qui discutent sur la religion. - D’autres hésitent
entre le doute et la certitude. - Un héraut surgira à l’improviste
et dira: - “Ignorants, le chemin n’est ni celui-ci ni celui-là!”

Le mystère éternel, ni tu ne le connais, ni moi. - Cette énigme, ni
tu ne la connais, ni moi. - Derrière le rideau, on parle de toi et de
moi. - Quand le rideau se lèvera, tu verras que nous ne savions rien,
ni toi ni moi.

Bien que ma figure et mon teint soient beaux, - que mon visage soit un
coquelicot et mon corps un cyprès, - je ne comprends pas pourquoi aux
murs de cette salle de fête - le peintre éternel a tracé mon image.

Le créateur, s’il a formé les êtres, - pourquoi les a-t-il
détruits, ensuite? - S’ils étaient beaux, pourquoi les briser?

Les uns s’enorgueillissent d’une vaine sagesse, - les autres croient
au paradis et aux houris. - Quand le rideau se lèvera, on verra - que
les uns et les autres se sont égarés loin, bien loin!

Entre la foi et l’incrédulité, un souffle, - entre la certitude et
la doute, un souffle. - Sois joyeux dans se souffle présent où tu vis,
- car la vie elle-même est dans le souffle qui passe.

D’abord il m’a donné l’existence, sans me consulter. - La vie
chaque jour a augmenté ma stupeur. - Et nous sommes partis sans
l’avoir voulu, - sans avoir su le but de notre venue, de notre
séjour, de notre départ.

Es-tu assez discret pour que je dise enfin - ce qu’ètait à la
première aube Adam? - Un pauvre diable, pétri de chagrins, - qui
vécut un jour, puis s’en alla.

Pourquoi discuter sur les quatre éléments et les cinq facultés,
adolescent? - Qu’importe qu’il y ait une ou cent énigmes? - Nous
sommes poussière. Joue de la harpe, adolescent. - Nous passons comme le
vent. Apporte le vin, adolescent.

Jusqu’à quand appartiendras-tu aux couleurs et aux parfums? -
Jusqu’à quand poursuivras-tu les aides et les belles? - Même si tu
es la source de ZemZem ou l’eau de la vie éternelle, - à la fin tu
rentreras dans le sein de la terre.

Hélas! Le temps de ma jeunesse est passé. - Hélas, le printemps clair
a fui. - L’oiseau étincelant qui s’appelle jeunesse, - je ne sais
ni quand il est venu, ni quand il s’est envolé.

Demain, je rangerai l’habit de dévotion et d’hypocrisie. - Mes
cheveux sont blancs; je veux boire du vin. - Le chiffre de mes ans a
passé soixante-dix; - si je ne me réjouis pas aujourd’hui, quand
donc serai’je heureux?

Nos amis fidèles nous ont quittés. - La mort les a écrasés sous les
pieds l’un après l’autre. - Nous étions tous réunis dans la même
taverne, - mais ils sont tombés, ivres, une ou deux tournées avant
nous.

Longtemps nous ne serons plus, et le monde sera encore, - longtemps il
n’y aura de nous ni trace ni nom. - Avant que nous fussions, rien ne
manquait à ce monde, - quand nous n’y serons plus, il sera tel
qu’il a toujours été.

Que tu aies veçu cent ou mille ans, - tu devras quitter ce vieux
caravansérail. - Que tu sois roi ou mendiant au bazar, - à la fin du
compte, tu vaux le même prix.

Comme je dormais, un sage m’a dit dans mon rêve: “Pendant le
sommeil, la rose de la joie ne s’épanouit pour personne. - Pourquoi
t’abandonner au frère de la mort? - Lève-toi, car longtemps tu
dormiras sous la terre”.

Quand je serai aux pieds de la mort - et que le fil de mes jours sera
coupé, - qu’on fasse de mes cendres une cruche et peut-être - quand
le vin l’emplira, renaîtrai-je à la vie.

Si tu as passé tes jours près de ton bien-aimé, - si tu as goûté
les plaisirs de ce monde, - il faut pourtant partir et tu comprendras
alors - que ta vie entière n’a été qu’un songe.

Regarde. Qu’ai-je reçu du monde? Rien. - Qu’est-ce que la vie a
laissé dans mes mains? Rien. - Je suis une flamme de joie. Une fois
éteint, que suis-je? Rien. - Je suis la coupe de Djemchid. Une fois
brisé, que suis-je? Rien.

Ah! si l’on pouvait vivre en paix! - ah! s’il était un terme à
cette longue route! - ah! si, après cent mille ans, du sein de la terre
- on pouvait renaître comme la verdure!